Commentaire biblique,  Théologie

Le pape est-il le successeur de saint Pierre ?

Donnant un enseignement sur l’Eglise et la Bible dans le cadre du centre Lacordaire de Montpellier, je ne pouvais qu’évoquer l’étonnante mention de l’Eglise en Matthieu 16,17-18, juste après que Pierre a confessé sa foi : « Jésus dit à Pierre : « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. 18 Eh bien! moi je te dis: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle.« 

Pour nombre de commentateurs, en particulier protestants, ce verset est un OVNI (un hapax, diront les exégètes) absent des autres évangiles synoptiques Marc et Luc. Entre autres commentaires, je cite un extrait de celui, particulièrement vindicatif, trouvé sur le site lueur.org, qui après avoir reconnu la place première prise par Pierre, ajoute : « Qu’y a-t-il dans ce fait qui puisse donner le moindre prétexte aux inventions absurdes et impies de l’Eglise de Rome ? Un apôtre n’a point de successeurs, Pierre n’a point fondé l’Eglise de Rome et n’en fut jamais l’évêque (voir l’introduction à l’épître aux Romains) ; mais l’eut-il été, la prétention des papes à hériter de son rang et de beaucoup plus encore, constitue une impiété. »

Sur le premier point, celui de la fondation, et justement à partir de la lettre aux Romains, je note pourtant un verset un peu négligé dans lequel Paul affirme avoir tenu : « à honneur de limiter cet apostolat aux régions où l’on n’avait pas invoqué le nom du Christ, pour ne point bâtir sur des fondations posées par autrui et me conformer à ce qui est écrit : Ceux à qui on ne l’avait pas annoncé le verront et ceux qui n’en avaient pas entendu parler comprendront. C’est bien là ce qui chaque fois m’empêchait d’aller chez vous. » (15,20-22). L’expression, tout à la fois révérentielle et contournée, ne laisse que peu de doutes aux commentateurs : Paul fait référence à Pierre, qui avait en charge la mission auprès des Juifs (Ga 2,7-8), laquelle avait produit des fruits à Rome. Avant que le développement de cette église, sur une fondation originellement « juive », ne tombe dans l’escarcelle paulinienne, avec l’accueil de païens et l’éloignement plus ou moins concomitant de nombreux membres d’origine juive, suite à l’expulsion décidée par l’empereur Claude. Echo de ceci en Ac 18 avec Priscille et Aquila.

Il me semble donc évident que la communauté de Rome a bien été fondée par Pierre et qu’il a dû y tenir un rôle essentiel. Je ne parle pas d’épiscopat, une fonction qui n’est pas évoquée ici. Autre maintenant est la question de savoir si ce rôle a été ou est transmissible à des successeurs.

La première chose à remarquer est que Luc a une présentation très restrictive de ce qualificatif d’apôtre : « Lorsqu’il fit jour, Jésus appela ses disciples et il en choisit douze, qu’il nomma apôtres » (Lc 6,13). Restriction qui sera reprise et étendue en Ac 1,15-26. Pourtant, Paul ne manque jamais au début de ses lettres de se qualifier d’apôtre, alors même qu’il n’en remplit pas les conditions telles que Luc les propose dans ce passage des Actes. Pour lui (1 Co 9,5), c’est la rencontre Jésus sur la route de Damas qui l’a établi apôtre.

Quel rôle ont donc ces disciples apôtres ? Bien sûr, annoncer l’évangile tel qu’ils l’ont reçu. Mais aussi et dans le même mouvement, pardonner les péchés. Dans le chapitre 20,21-23, juste après avoir évoqué l’envoi, Jésus ajoute : « Paix à vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » 22 Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. 23 Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Remarquons qu’il n’est pas question du limitation dans le temps. Qui sont-ils ces disciples ? Comme il est question au verset 24 de Thomas l’un des Douze, il est tentant de penser que ce sont justement les Douze. Et pourtant, ils ne sont pas mentionnés comme tels dans les versets précédents ; bien plus, il y est largement question du « disciple que Jésus aimait« , dont beaucoup de commentateurs estiment aujourd’hui qu’il ne peut s’agir de Jean, fils de Zébédée, mais peut-être d’un fils du grand-prêtre Anne.

Ainsi ressort-il qu’un pouvoir important et durable est transmis aux disciples et à d’autres qu’aux disciples, via le don de l’Esprit et par Jésus. Ce pouvoir inclut le pardon des péchés comme il a été dit plus haut. Il est fondé sur l’amour que le « candidat » manifeste pour Jésus:

« Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui répondit: « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. »
16 Il lui dit à nouveau, une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu » – « Oui, Seigneur, lui dit-il, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis. »
17 Il lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut peiné de ce qu’il lui eût dit pour la troisième fois : « M’aimes-tu », et il lui dit : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis. »

Ce pouvoir serait sans intérêt s’il avait dû se limiter à ceux qui l’ont initialement reçu. Le mode de transmission est sans doute l’imposition des mains, selon un usage très ancien que l’on retrouve déjà avec Moïse instituant Josué pour lui succéder. Usage que l’on rencontre encore dans les Actes des Apôtres, tel celui qu’évoque le chapitre 14 pour l’instauration d’anciens.

En résumé, sans qu’on puisse l’affirmer avec certitude, Pierre a reçu de Jésus un pouvoir qu’il a très vraisemblablement transmis à un successeur, avant que celui-ci ne le transmette à un autre, et ainsi de suite. Jusqu’au pape actuel.

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