La vie que l’on effeuille comme une marguerite
En parcourant la première lecture de ce vendredi 22 août (Ruth 1, 1.3-6.14b-16.22), je me suis extasié bien sûr devant la grande fidélité que Ruth, la Moabite, manifeste à Noémi : alors qu’Israël entretient des relations conflictuelles avec les Moabites, Ruth finit par rester seule aux côtés de Noémi, dont tous les autres soutiens sont retirés. Une image m’est venue à l’esprit concernant Noémi, celle de la marguerite dont on effeuille chaque pétale, en disant : « Je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout ». Le « pas du tout » n’est pas tant la fin de l’amour que de la marguerite elle-même !
Quand Dieu s’attache à une âme, il me semble qu’il l’effeuille au fil du temps jusqu’à ne lui laisser pour tout pétale que son amour. La première rencontre est celle d’un amour qui demande vite à grandir. Et, pour peu qu’on y réponde, cet amour se développe beaucoup, passionnément, à la folie, jusqu’à ne laisser qu’un seul pétale. Celui-ci finit par tomber lui aussi à terre quand l’heure du grand départ, celle que Dieu a choisie, est venue.
Mais n’est-ce pas un peu aussi la manière dont tout être humain déroule sa vie, en perdant ou en se voyant retirés ses pétales ? Je m’en étais expliqué dans un billet du blog Proveritate, intitulé : « Le courant et la rive« . Vous pouvez vous y référer en cliquant sur ce lien. J’avais alors comparé la vie humaine à l’entrée progressive dans un fleuve, que l’on ne maîtrise qu’en apparence, et que le courant emporte au gré de ses mouvements. Au fil du temps, l’élan du courant s’appauvrit, et l’être humain se trouve progressivement écarté du courant principal, avant de se retrouver avec beaucoup d’autres sur la rive, à l’écart.
Aucune nostalgie n’avait guidé l’écriture de ce billet, simplement un constat : les temps changent, en particulier la santé, les amis les plus chers s’éloignent, au moins physiquement, une vie nouvelle, autre, plus solitaire, à laquelle il faut s’adapter, prend naissance. L’appauvrissement sanitaire, relationnel, financier pour certains, peut devenir enrichissement à condition d’être accueilli comme une concentration sur l’essentiel.
Comme Noémi a accueilli la mort de son mari, puis le départ de ses deux fils, enfin celui d’une de ses belles filles. Elle n’en meurt pas, il lui reste un pétale d’amour fou, Ruth qui, bien qu’étrangère, s’attache à elle et prend place dans la nouvelle vie de Noémi : « ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu » (Ruth 1,16). Nouvelle vie pour Ruth certes, mais aussi pour Noémi. Et pour tous ceux qui sont aujourd’hui sur la rive.


