Amis à distance
Opinions

Les amis qui s’éloignent !

Qui connaît et éprouve l’amitié comprend que Jésus en ait fait le secret de son lien aux disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » (Jean 15,15). Cette amitié tient donc une grande place dans la vie des premières communautés chrétiennes, et cela reste vrai aujourd’hui. On comprend que plusieurs frères dominicains éminents aient écrit sur ce sujet : Timothy Radcliffe, ancien maître de l’Ordre des Prêcheurs, publie en 2000 « Je vous appelle amis« . Plus tard, Jean-Paul Vesco, frère dominicain, aujourd’hui cardinal archevêque d’Alger, propose en 2022 « L’amitié« . Comprenons bien que l’amitié, pour Jésus comme pour Timothy et Jean-Paul, n’évoque pas les liens créés avec des connaissances rencontrées au fil de la vie et souvent oubliées, mais de ceux que l’on a construits patiemment et qui ont généré une relation vraie, profonde, nourrissante.

Qui ne souhaiterait alors que de telles amitiés se prolongent tout au long de la vie, sans rupture, sans éloignement ? C’est rarement le cas, en particulier du côté des personnes qui vieillissent, des malades ou des handicapés. Pour plusieurs raisons, et je vais mettre l’accent sur celles qui d’une manière ou d’une autre, provoquent un éloignement « physique ». La mobilité est probablement la raison la plus fréquente, dans un monde où elle est vantée comme une vertu : les amis voguent vers d’autres lieux, au gré souvent de la vie professionnelle. Bien sûr, tous n’ont pas les moyens de cette mobilité, et c’est plutôt une affaire de citadins. Le monde rural, sans être toujours cloué à demeure, exige souvent un attachement à la terre ou à « ses » bêtes qui ne favorise guère la mobilité. J’aime penser, à tort peut-être, que dans ce monde-là, les amis ne s’éloignent guère : ce sont souvent des voisins.

L’âge est un autre facteur de distanciation, au-delà des situations de santé. On pensera spontanément à la fin de vie, mais je parle d’autre chose, pas d’un départ d’un ami pour le ciel. Il semble bien en effet qu’à l’inverse des traditions les plus anciennes, et au moins dans nos pays européens, on fasse de moins en moins de cas des « vieux » que l’on met à l’isolement. « En 2016, l’espérance de vie en France atteint 85,3 ans pour les femmes et 79,3 ans pour les hommes ». Elle était en 1950 de 63,4 ans pour les hommes et de 69,2 ans pour les femmes. Du coup, les EHPAD ou les résidences seniors se multiplient, ce qui est bien en soi, mais chacun sait qu’il s’y trouve beaucoup de solitude, surtout dans les premiers. On ne rentre le plus souvent en EHPAD que par contrainte.

La santé fragile constitue un troisième facteur d’éloignement. Son « dérapage » provoque souvent des peurs chez les « bien-portants », comme si toutes les pathologies dont souffrent les malades seraient transmissibles. J’ai été le témoin de cela même au cœur de communautés religieuses. La maladie, et plus encore le handicap, font peur. L’ami malade ou handicapé n’est donc pas toujours celui dont on se rapproche, mais très souvent celui dont on se tient à distance. Un peu comme dans l’évangile du Bon Samaritain (Luc 10,25-37). Pour participer à l’aumônerie d’un hôpital psychiatrique, j’en sais quelque chose : les visites des proches et des amis y sont rares, alors qu’elles peuvent contribuer au mieux être, voire à la guérison.

Triste constat, me dira-t-on. Je n’oublie pas qu’il est compensé par les contacts téléphoniques ou en ligne, qui peuvent tempérer la solitude, diminuer le sentiment ou la réalité de l’éloignement. Mais les visiteurs de malades ou de personnes âgées le savent bien et l’attestent : rien ne remplacera jamais le contact physique, fût-il espacé ou rare.

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